Conservateurs en ce qu'ils ne laissent rien perdre d'une accumulation de richesses millénaires, et cependant subversifs. Pour des esprits de ce genre, toutes les sciences et tous les arts, les mythes et les songes, le connu et l'inconnu... | Shakespeare, Chateaubriand, Nietzsche, Thomas Mann, Eric Rohmer, Marguerite Yourcenar, Roland Barthes, Michel Tournier

Hans Castorp (Christoph Eichhorn) - Clawdia Chauchat (Marie-France Pisier), La Montagne magique, Thomas Mann - Thomas Mann, La Montagne magique
« Laisse-moi ressentir l'exhalation de tes pores et tâter ton duvet, image humaine d'eau et d'albumine, destinée pour l'anatomie du tombeau, et laisse-moi périr, mes lèvres aux tiennes ! » - Hans Castorp (Christoph Eichhorn) à Clawdia Chauchat (Marie-France Pisier), La Montagne magique, Thomas Mann

Nietzsche : "« Mais où se déversent finalement les flots de tout ce qu'il y a de grand et de sublime dans l'homme ? N'y-a-t-il pas pour ces torrents un océan ? » - Sois cet océan ; il y en aura un."

„Aber wohin fließen denn zuletzt alle Flüsse des Großen und Größten am Menschen? Giebt es für sie allein keinen Ozean?“ — Sei dieser Ozean: so giebt es einen.
Friedrich Nietzsche: Nachgelassene Fragmente, Dezember 1881 — Januar 1882. — eKGWB/NF-1881,16[9]

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Marguerite Yourcenar : "« Je t'adore, image humaine d'eau et d'albumine, destinée à l'anatomie du tombeau », dit à peu près Hans Castorp à Clawdia Chauchat au cours du plus étrange des aveux d'amour. Thomas Mann ne fait que formuler ici, en termes de chimie organique, des vues apparentées à celles des grands occultistes humanistes de la Renaissance : l'homme microcosme, formé de la même substance et régi par les mêmes lois que le cosmos, soumis comme la matière elle-même à une série de transmutations partielles ou totales, relié à tout par une sorte de riche capillarité. Cet humanisme à base cosmique est étranger à l'antinomie platonicienne et chrétienne de l'âme et du corps, du monde sensible et du monde intelligible, de la matière et de Dieu."

"Le personnage de Mann n'apparaît pas de prime abord comme seul, désocialisé, disponible, coupé de bases idéologiques dont l'existence même est d'ailleurs mise en doute, chez soi dans le gratuit ou établi dans l'absurde, comme le furent presque obligatoirement tant de personnages de romans européens du XXe siècle. Présenté au début comme inséparable d'une classe ou d'un groupe, presque archaïquement soutenu et ligoté par des coutumes sociales qu'il croit bonnes et qui le furent peut-être, mais qui ne sont plus que de la vie sclérosée et morte, son état initial est bien moins le désespoir qu'une sorte d'obtuse complaisance envers soi. C'est gauchement, c'est tardivement qu'il tentera de retrouver sous cette croûte pétrifiée un monde d'énergie vitale auquel il appartient, mais qu'il ne peut rejoindre qu'au prix de la mort réelle ou symbolique de l'homme extérieur. Il semble bien que Mann n'ait jamais complètement réussi à éliminer de sa conscience, encore moins de son inconscient, un reste de timidité bourgeoise ou de réprobation puritaine en présence de cette aventure de l'esprit en route vers soi-même ; à une époque où prévalait de plus en plus le thème de l'évasion facile, il n'a pas cessé de signaler, avec une insistance parfois presque comique, les périls quasi monstrueux qui assaillent l'homme au sortir des parages connus et permis. (...)"

"On peut se demander, habitués que nous sommes à une définition presque scolaire du terme d'humanisme, si une pensée si tournée vers l'irrationnel et parfois l'occulte, si ouverte au changement et presque au chaos, peut encore être qualifiée d'humaniste. Elle ne le peut, à coup sûr, si nous retenons telle quelle l'ancienne et étroite définition de l'humanisme, c'est-à-dire de l'érudit versé dans la connaissance des littératures antiques, particulièrement consacrées à l'étude de l'homme, ni même si nous élargissons ce terme jusqu'à y faire tenir, comme on le fait parfois aujourd'hui, l'idée d'une philosophie basée sur l'importance et la dignité de l'être humain, sur ce que Shakespeare appelle les facultés infinies de ce chef-d'oeuvre qu'est l'homme. Il semble, en effet, qu'il y ait dans ces vues un élément d'optimisme à l'égard de l'humain, et peut-être une surestimation de celui-ci, qu'on ne peut guère attribuer à un écrivain si obsédé par les côtés troubles de la personne humaine, si soucieux de montrer principalement dans l'homme une parcelle et une réfraction du tout. Mais déjà la phrase de Shakespeare sur les infinies facultés humaines ouvre la porte à une autre forme d'humanisme aux aguets de tout ce qui, en nous, dépasse les ressources et les aptitudes ordinaires ; elle débouche quoi qu'on fasse sur l'immense arrière-plan peuplé de forces plus étranges que ne le veut une philosophie pour qui la nature aussi est une entité simple. Cet humanisme tourné vers l'inexpliqué, le ténébreux, voire l'occulte, semble de prime abord s'opposer à l'humanisme traditionnel : il en est bien plutôt l'extrême pointe et l'aile gauche. Mann appartient authentiquement à ce petit groupe d'esprits prudents et tortueux par nature, souvent secrets par nécessité, téméraires, semble-t-il, en dépit d'eux-mêmes et par une sorte de compulsion interne, véritablement conservateurs en ce qu'ils ne laissent rien perdre d'une accumulation de richesses millénaires, et cependant subversifs dans leur continuelle réinterprétation de la pensée et de la conduite humaine. Pour des esprits de ce genre, toutes les sciences et tous les arts, les mythes et les songes, le connu et l'inconnu, et la substance humaine elle-même, font l'objet d'une investigation qui durera autant que la race. "L'étudiant des lettres humaines", pour employer une expression chère à Hans Castorp, se tient avec eux tout au bord du gouffre."

"(...) les grandes constructions romanesques de Mann, comme d'ailleurs, à des degrés divers et pour des raisons différentes, celles de Proust et de Joyce, élaborées aussi durant la première moitié du XXe siècle, se sont construites à partir de notions fort éloignées de l'idée superficielle que nous nous faisons du contemporain et du moderne, et se rattachent au contraire à certaines des plus vieilles cogitations sur la substance même de la réalité. Des trois grandes oeuvres citées plus haut, celle de Mann est peut-être la plus difficile, du fait que les savants replis de la pensée s'y dissimulent sous le couvert d'un réalisme bourgeois qui peut sembler déjà démodé, ou à l'aide d'un jeu littéraire de grand style auquel le lecteur d'aujourd'hui prend de moins en moins part. C'est probablement aussi celle qui va le plus loin dans l'analyse des pouvoirs latents de l'homme et de leurs formidables et secrets dangers."

Marguerite Yourcenar, 1956,
Sous bénéfice d'inventaire : Humanisme et hermétisme chez Thomas Mann

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Michel Tournier, Thomas Mann et le Docteur Faustus : "Thomas Mann se rattache certainement à cette aspiration totalisante qui ne veut rien laisser échapper des richesses du savoir. (...) Tout est une question d'estomac et singulièrement de suc digestif propre à décomposer, assimiler, détruire la charge encyclopédique afin qu'elle ne flotte pas sur les eaux du roman comme un iceberg indigeste."
"Qui est Adrien Leverkühn ? C'est un peu Schönberg évidemment. C'est aussi Nietzsche. (...) C'est également Hugo Wolf. (...) Mais c'est bien entendu l'Allemagne, folle et géniale, capable du meilleur et du pire."

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Roland Barthes, 1980 : "Chateaubriand est plus qu'un mémorialiste : c'est un homme qui inscrit en lui la blessure d'une mémoire divisée, d'un temps disjoint, d'une histoire en deux parties : avant la Révolution, après. C'est cet avant et cet après qu'il redit sans cesse ; il ne veut rien abandonner de l'ancien temps ni du nouveau ; et en cela, probablement, il n'est pas "sage" : il est avide comme un enfant, il veut tout avoir, le charme de ce qui est passé et la vie de ce qui naît, le souvenir et l'action : ce pour quoi - contradiction sur laquelle lui-même insiste et dont il n'a jamais démordu - il était à la fois légitimiste et libéral, c'est-à-dire, pour parler approximativement, réactionnaire et progressiste : attitude folle, qu'il n'a pu tenir que parce qu'il était écrivain ; car l'écrivain est là, me semble-t-il, pour représenter d'une façon obstinée la contradiction du temps, ce qu'il y a en lui de vie et de mort."

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René Girard : "Le fameux dilettantisme de Wagner... Cette accusation m'intéresse beaucoup parce que, tout comme Shakespeare pendant deux ou trois siècles, surtout aux yeux des Français, Wagner paraît coupable de confondre ce qu'il faudrait distinguer, de rendre la musique impure et de participer au "mauvais goût". De même que les plats doivent se manger l'un après l'autre pendant le repas traditionnel français, dans un ordre imprescriptible, de même il ne faut pas, sauf exception, mélanger les êtres que Wagner mélange : on se rend coupable de "mauvais goût germanique". Shakespeare n'a échappé à ce genre de reproches que très tardivement."

René Girard, La mythologie et sa déconstruction dans l'Anneau du Nibelung, 1983

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Eric Rohmer : "Dans ma dernière rubrique, j'avais essayé de mettre en lumière l'aspect classique du cinéma. C'est sur son côté moderne que je voudrais aujourd'hui insister. Et l'un ne va pas sans l'autre : être moderne ne signifie pas rejeter systématiquement toute tradition, brûler ce qu'avant vous on avait adoré - bien vaine et mesquine entreprise. Le cinéma est moderne parce qu'il donne un fondement nouveau, une traduction originale à des croyances que nous n'avons aucune raison de rejeter, vers lesquelles, toujours, nous porte le même sentiment intime. Etre moderne n'est pas nécessairement glorifier la confusion sous prétexte que les anciens ont prôné l'ordre, l'harmonie, ce n'est pas se complaire dans la grisaille parce qu'ils ont chanté la lumière, bafouer l'homme parce qu'ils l'ont exalté." (Cahiers du Cinéma n°51)

"Loin de moi, donc, la pensée de m'insurger contre le temps, même si je le crois porteur d'autant de craintes que d'espoirs. L'imminence de la mort, que je sache, n'a jamais paralysé les plus audacieuses entreprises. Mille fois, au contraire, elle a servi de ressort. Suis-je classique, suis-je moderne ? Je crois (c'est bien entendu au nom de l'amateur de cinéma que je parle) qu'il n'est pas impossible de pratiquer à la fois ces deux vertus, et même de les cultiver mieux que ceux qui optent pour l'une au détriment de l'autre." (Cahiers du Cinéma n°53)

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Marcel Proust, 143. C'est ainsi que bâille d'avance d'ennui un lettré à qui on parle d'un nouveau « beau livre », parce qu'il imagine une sorte de composé de tous les beaux livres qu'il a lus, tandis qu'un beau livre est particulier, imprévisible, et n'est pas fait de la somme de tous les chefs-d'oeuvre précédents mais de quelque chose que s'être parfaitement assimilé cette somme ne suffit nullement à faire trouver, car c'est justement en dehors d'elle. Dès qu'il a eu connaissance de cette nouvelle oeuvre, le lettré, tout à l'heure blasé, se sent de l'intérêt pour la réalité qu'elle dépeint.

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Thomas Mann, La Montagne Magique.
Traduit de l'allemand par Maurice Betz :

- Quelle folie !

- Oh, l'amour n'est rien, s'il n'est pas de la folie, une chose insensée défendue et une aventure dans le mal. Autrement c'est une banalité agréable, bonne pour en faire de petites chansons paisibles dans les plaines. Mais quant à ce que je t'ai reconnue et que j'ai reconnu mon amour pour toi, - oui, c'est vrai, je t'ai déjà connue, anciennement, toi et tes yeux merveilleusement obliques, et ta bouche et ta voix avec laquelle tu parles, - une fois déjà, lorsque j'étais collégien, je t'ai demandé ton crayon, pour faire enfin ta connaissance mondaine, parce que je t'aimais irraisonnablement, et c'est de là, sans doute, c'est de mon ancien amour pour toi que ces marques me restent que Behrens a trouvées dans mon corps, et qui indiquent que jadis aussi j'étais malade…

Ses dents claquèrent. Il avait tiré un pied de dessous son fauteuil craquant, tandis qu'il divaguait, et tout en avançant ce pied, de l'autre genou il touchait déjà le sol, de sorte qu'il s'agenouillait devant elle, la tête penchée et tremblant de tout son corps.

- Je t'aime, balbutia-t-il, je t'ai aimée de tout temps, car tu es le Toi de ma vie, mon rêve, mon sort, mon envie, mon éternel désir…

- Allons, allons ! dit-elle. Si tes précepteurs te voyaient ? Mais il secoua la tête avec désespoir, la face tournée vers le tapis, et répondit :

- Je m'en ficherais, je me fiche de tous ces Carducci et de la République éloquente et du progrès humain dans le temps, car je t'aime !

Elle lui caressa doucement de sa main les cheveux coupés ras de la nuque.

- Petit bourgeois ! dit-elle. Joli bourgeois à la petite tache humide. Est-ce vrai que tu m'aimes tant ?

Et, exalté par ce contact, sur les deux genoux à présent, la tête rejetée en arrière et les yeux fermés, il continua de parler :

- Oh, l'amour, tu sais… Le corps, l'amour, la mort, ces trois ne font qu'un. Car le corps c'est la maladie et la volupté, et c'est lui qui fait la mort, oui, ils sont charnels tous deux, l'amour et la mort, et voilà leur terreur et leur grande magie ! Mais la mort, tu comprends, c'est d'une part une chose mal famée, impudente qui fait rougir de honte ; et d'autre part c'est une puissance très solennelle et très majestueuse, - beaucoup plus haute que la vie riante gagnant de la monnaie et farcissant sa panse, - beaucoup plus vénérable que le progrès qui bavarde par les temps, - parce qu'elle est l'histoire et la noblesse et la pitié et l'éternel et le sacré qui nous fait tirer le chapeau et marcher sur la pointe des pieds… Or, de même le corps, lui aussi, et l'amour du corps, sont une affaire indécente et fâcheuse, et le corps rougit et pâlit à sa surface par frayeur et honte de lui-même. Mais aussi il est une grande gloire adorable, image miraculeuse de la vie organique, sainte merveille de la forme et de la beauté, et l'amour pour lui, pour le corps humain, c'est de même un intérêt extrêmement humanitaire et une puissance plus éducative que toute la pédagogie du monde !… Oh, enchantante beauté organique qui ne se compose ni de peinture à l'huile ni de pierre, mais de matière vivante et corruptible, pleine du secret fébrile de la vie et de la pourriture ! Regarde la symétrie merveilleuse de l'édifice humain, les épaules et les hanches et les côtes arrangées par paires, et le nombril au milieu dans la mollesse du ventre, et le sexe obscur entre les cuisses ! Regarde les omoplates se remuer sous la peau soyeuse du dos, et l'échine qui descend vers la luxuriance double et fraîche des fesses, et les grandes branches des vases et des nerfs qui passent du tronc aux rameaux par les aisselles, et comme la structure des bras correspond à celle des jambes. Oh, les douces régions de la jointure intérieure du coude et du jarret, avec leur abondance de délicatesses organiques sous leurs coussins de chair ! Quelle fête immense de les caresser, ces endroits délicieux du corps humain ! Fête à mourir sans plainte après ! Oui, mon Dieu, laisse-moi sentir l'odeur de la peau de ta rotule, sous laquelle l'ingénieuse capsule articulaire secrète son huile glissante ! Laisse-moi toucher dévotement de ma bouche l'Arteria Femoralis qui bat au fond de la cuisse et qui se divise plus bas en deux artères du tibia ! Laisse-moi ressentir l'exhalation de tes pores et tâter ton duvet, image humaine d'eau et d'albumine, destinée pour l'anatomie du tombeau, et laisse-moi périr, mes lèvres aux tiennes !

Il n'ouvrit pas les yeux après avoir parlé ; il resta tel sans bouger, la tête dans la nuque, les mains, qui tenaient le petit portemine en argent, écartées, tremblant et vacillant sur ses genoux. Elle dit :

- Tu es en effet un galant qui sait solliciter d'une manière profonde, à l'allemande. Et elle le coiffa du bonnet de papier.

- Adieu, mon prince Carnaval ! Vous aurez une mauvaise ligne de fièvre ce soir, je vous le prédis !