"Parsifal « est » La Recherche, l'oeuvre d'art rédemptrice. Wagner permet à Proust de concevoir la forme, la structure, mais aussi la finalité de l'oeuvre d'art à venir." - Nietzsche : "le plus grand chef-d'oeuvre du sublime que je connaisse"

Richard Wagner : Parsifal, Prélude
Hans Knappertsbusch, Bayreuth, 1951

Timothée Picard : "Wagner est quantitativement le musicien le plus cité de toute l'oeuvre de Proust. (...) Il faut rappeler que le concert décisif de la matinée Guermantes, concert pendant lequel se donne le Septuor de Vinteuil, était, dans les Esquisses de l'oeuvre, tout entier dévolu à une exécution de Parsifal. Cet opéra est, par excellence, l'oeuvre wagnérienne dans laquelle se pose la question du temps. Proust, dans ses esquisses, proposait ainsi, à partir de Parsifal, de dépeindre l'effet du temps comme celui d'un « fleuve-temps séparateur » : « […] comme s'ils me parlaient de l'autre côté d'un grand fleuve qui mettait entre nous de l'espace et élevait des brumes, que leur regard cherchait à percer et ce fleuve, c'était le fleuve du temps ». L'imaginaire du fleuve mythologique d'oubli croise la métaphysique parsifalienne du temps. L'idée d'extase esthétique convertie en religion apparaît en plusieurs endroits, directement greffée sur l'évocation de l'oeuvre wagnérienne. Lohengrin et Parsifal permettent la formulation d'un motif récurrent : celui de la divinité entraperçue et bientôt reprise, image même de la révélation fugitive qui comble et frustre à la fois, de l'appel mystérieux qu'il faut déchiffrer. C'est le cas, de façon plaisante, lorsqu'il est fait allusion à Madame de Guermantes, déesse mondaine dont l'apparition est plusieurs fois liée à celle irradiante du Graal dans le Prélude de Lohengrin. C'est à nouveau le cas à propos de Parsifal, dans les Esquisses précédemment évoquées : « N'était-ce pas une de ces créatures, n'appartenant à aucune espèce de réalités, à aucun des règnes de la nature que nous puissions concevoir, que ce motif de "L'Enchantement du Vendredi Saint" […] ? » Le leitmotiv wagnérien selon Proust a une signification esthético-religieuse : le thème, la petite phrase, c'est cette déesse au sourire mystérieux invitant à la recherche d'un ordre supérieur de vérité. Wagner permet à Proust de concevoir la forme, la structure, mais aussi la finalité de l'oeuvre d'art à venir. Ceci est particulièrement évident dans « l'épisode Tristan », qui définit, sous un éclairage esthético-religieux, l'idéal de l'oeuvre-monde, mais aussi le sens et le fonctionnement des leitmotive. Wagner offre ainsi « la plénitude d'une musique que remplissent en effet tant de musiques dont chacune est un être ». La beauté de son oeuvre viendrait aussi de ce qu'elle porte la trace à la fois de l'action de « l'ouvrier » et du regard du « juge ». Le juge est celui qui impose à l'oeuvre « rétroactivement une unité, une grandeur qu'elle n'a pas », une « unité ultérieure » mais « non factice […] peut-être même plus réelle d'être ultérieure, d'être née d'un moment d'enthousiasme ». Proust tire de l'exemple wagnérien une poétique personnelle des leitmotive : « Je me rendais compte de tout ce qu'a de réel l'oeuvre de Wagner, en revoyant ces thèmes insistants et fugaces qui visitent un acte, ne s'éloignent que pour revenir, et parfois lointains, assoupis, presque détachés, sont à d'autres moments, tout en restant vagues, si pressants et si proches, si internes, si organiques, si viscéraux qu'on dirait la reprise moins d'un motif que d'une névralgie. »

Rappelons enfin que la musique de Wagner, en plus d'être souvent évoquée en relation directe avec les oeuvres de Vinteuil, fait partie de la liste des possibles modèles inspirateurs. Il est intéressant dans ce cadre de constater que, au fur et à mesure que l'on s'éloigne des Esquisses pour s'approcher de l'état terminal de La Recherche, la figure et la musique wagnériennes ont tendance à s'éclipser au profit de la figure et de la musique de Vinteuil. Le fait que, dans Le Temps Retrouvé, la scène de Parsifal ait été remplacée par celle du Septuor, est de ce point de vue significatif : le Septuor possède des traits du Parsifal de Wagner, occupe la même fonction stratégique et possède la même signification métaphysique. Le Septuor surclasse cependant l'oeuvre wagnérienne en ceci qu'il incorpore des traits extérieurs au paradigme wagnérien et n'a pas les traits wagnériens que Proust considère comme douteux. Surtout, il possède une aura fantasmatique due au fait qu'il est pure fiction.

(...) Et quelle écriture serait alors la mieux à même d'exprimer une philosophie du temps, du sens, et de la récurrence, si ce n'est une écriture par leitmotive ? Or, le leitmotiv est précisément tel que Proust l'a montré dans le strict domaine de la musique et tel qu'il l'applique aussi dans le reste de son oeuvre : cette intermittence de lumière qui ressurgit de temps à autre, facétieuse ou tragique, pour annoncer les mêmes trésors chatoyants que la déité des Mille et une Nuits.

(...) L'importance d'une oeuvre spécifique dans La Recherche, une oeuvre par excellence de l'initiation et de la révélation : Parsifal. Jean-Jacques Nattiez a admirablement montré l'importance des références à cette dernière oeuvre dans La Recherche. Il a souligné les analogies tant thématiques et formelles, que philosophiques et esthético-religieuses, qui existent entre l'oeuvre de Wagner et celle de Proust. Surtout, il a montré comment la première offrait à la seconde un modèle : celui de « l'oeuvre d'art rédemptrice ».

(...) Dans La Recherche, la fameuse formule « Ici mon fils, le temps devient espace », presque explicitement réécrite par Proust au moment d'une exécution de Parsifal (« Esquisse LXII » du Temps retrouvé), est prise au pied de la lettre. Le temps y est conçu et représenté comme formé de plusieurs matières, vitesses et appréhensions, hétérogènes les unes aux autres, et ouvrant devant la conscience phénoménologique dans laquelle se conjuguent mémoire, désirs et affects, des couloirs véritablement magiques ou infernaux en perpétuelle mutation.

(...) Ces femmes-fleurs, ces déesses musicales, ou ces divinités orientales qui se promènent, tantôt offertes tantôt fuyantes, dans les couloirs du temps parsifalien, sont les variantes d'un même éveil du désir herméneutique oscillant entre la joie et le soupçon.

(...) Parsifal de Wagner est construit selon une dramaturgie de l'initiation et de la révélation. L'oeuvre, de la nuit à la lumière, raconte le trajet d'un élu vers la rédemption individuelle et collective. Elle narre comment, en ayant surmonté ce qui provoque la dégénérescence, en ayant annihilé les sortilèges du désir et du temps, le héros unifie ce qui était séparé et réunit la communauté autour de ce qui symbolise religieusement cette union : le Graal.

(...) Parce qu'elle a fait coïncider dramaturgie de la révélation et dramaturgie de l'oeuvre, l'oeuvre proustienne constitue l'accomplissement de Parsifal."

Extrait de : « Wagner selon Proust : une dramaturgie de l'écriture sotériologique ». - Wagner, une question européenne, Presses universitaires de Rennes, 2006 - openedition.org

-> "Viens, dans la lumière." - "Appeler la clarté de l'aurore, c'est vouloir sortir de la nuit mystique wagnérienne." - Marcel Proust, Richard Wagner, Debussy. Parsifal / Pelléas et Mélisande

Richard Wagner : Parsifal - Hans-Jürgen Syberberg, 1982
Richard Wagner : Parsifal - Hans-Jürgen Syberberg, Festival de Cannes 1982
Richard Wagner : Parsifal - Hans-Jürgen Syberberg, 1982
Richard Wagner : Parsifal - Hans-Jürgen Syberberg, 1982

PARSIFAL
gai et calme, au milieu des jeunes filles
« Comme vous embaumez délicieusement !
Seriez-vous donc des fleurs ? »

LES JEUNES FILLES
chacune à son tour, puis plusieurs ensemble
« L'ornement du jardin,
et des esprits parfumés ;
au printemps, le Maître nous cueille.
Nous croissons ici,
dans l'été et le soleil,
pour toi fleurissant dans la joie.
Sois maintenant pour nous ami et bienveillant,
ne sois pas avare du salaire dû aux fleurs !
Si tu ne peux nous aimer et nous chérir,
nous nous flétrirons et mourrons là-bas. »

Richard Wagner : Parsifal - Hans-Jürgen Syberberg, 1982
Richard Wagner : Parsifal - Hans-Jürgen Syberberg, 1982
Richard Wagner : Parsifal - Hans-Jürgen Syberberg, 1982
Richard Wagner : Parsifal - Hans-Jürgen Syberberg, 1982

« Laisse-moi fleurir pour toi ».

Richard Wagner : Parsifal - Hans-Jürgen Syberberg, 1982
Richard Wagner : Parsifal - Hans-Jürgen Syberberg, 1982

« Recevez mon corps,
recevez mon sang
pour l'amour qui nous lie ! »

Nehmet hin meinen Leib,
nehmet hin mein Blut
um unsrer Liebe Willen!

Richard Wagner : Parsifal - Hans-Jürgen Syberberg, 1982
Richard Wagner : Parsifal - Hans-Jürgen Syberberg, 1982

« Recevez mon sang,
recevez mon corps,
afin que vous vous souveniez de moi. »

Nehmet hin mein Blut,
nehmet hin meinen Leib,
auf dass ihr mein gedenkt.

Marcel Proust, 357. Je n'avais à admirer le maître de Bayreuth aucun des scrupules de ceux à qui, comme à Nietzsche, le devoir dicte de fuir dans l'art comme dans la vie la beauté qui les tente, qui s'arrachent à Tristan comme ils renient Parsifal et, par ascétisme spirituel, de mortification en mortification parviennent, en suivant le plus sanglant des chemins de croix, à s'élever jusqu'à la pure connaissance et à l'adoration parfaite du Postillon de Longjumeau. Je me rendais compte de tout ce qu'a de réel l'oeuvre de Wagner (...).

*

Une lettre et un fragment ou brouillon de Friedrich Nietzsche, après qu'il eut entendu pour la première fois le Prélude de Parsifal. Il n'en connaissait jusqu'alors que le livret, objet de ses premières critiques et de sa rupture avec Richard Wagner.

Nietzsche : « Enfin — l'autre jour, j'ai entendu pour la première fois le Prélude de Parsifal (à Monte-Carlo, précisément !) Quand je vous reverrai, je vous dirai exactement ce que j'y ai compris. Abstraction faite, du reste, de toutes les questions inappropriées (à quoi peut servir une telle musique, ou à quoi elle devrait servir ?), mais posé purement esthétiquement : Wagner a-t-il jamais rien fait de mieux ?

La conscience psychologique la plus haute et la plus précise quant à ce qui doit être ici dit, exprimé, communiqué ; la forme la plus brève et la plus directe pour cela ; chaque nuance du sentiment portée jusqu'à l'épigramme ; une clarté de la musique en tant qu'art descriptif qui fait penser à un bas-relief ; et, pour finir, un sentiment sublime et extraordinaire, une expérience, un événement de l'âme au fond de cette musique, qui fait le plus grand honneur à Wagner : une synthèse d'états que beaucoup d'hommes, même des "hommes supérieurs", tiendront pour incompatibles — une rigueur qui juge, une "hauteur" au sens terrifiant du mot, une connaissance intérieure et un discernement qui tranchent une âme comme des couteaux — et une compassion pour ce qui est ici contemplé et jugé. On ne trouve rien de tel que chez Dante, nulle part ailleurs.

Un peintre a-t-il jamais représenté un regard d'amour aussi mélancolique que Wagner avec les derniers accents de son Prélude ? — »

Lettre de Nietzsche à Heinrich Köselitz (Peter Gast), 21 janvier 1887

« Prélude de Parsifal, plus grand bienfait dont on m'ait gratifié depuis longtemps. La puissance et la rigueur du sentiment, indescriptibles ; je ne connais rien qui saisisse le christianisme aussi en profondeur et qui porte si vivement à la compassion. Entièrement élevé et saisi — aucun peintre n'a représenté un regard aussi indescriptiblement mélancolique et tendre que Wagner.

La grandeur dans la saisie d'une certitude terrible, d'où jaillit quelque chose de la compassion :
le plus grand chef-d'oeuvre du sublime que je connaisse, la puissance et la rigueur dans la saisie d'une terrible certitude, une expression indescriptible de grandeur dans la compassion qu'elle suscite ; aucun peintre n'a représenté un regard aussi sombre, mélancolique et tendre que Wagner dans la dernière partie du Prélude. Ni Dante, ni Léonard.

Comme si, après tant d'années, quelqu'un me parlait enfin des problèmes qui me préoccupent — non pas, bien entendu, avec les réponses que j'ai prêtes pour eux, mais avec les réponses chrétiennes, qui ont été en fin de compte les réponses d'âmes plus fortes que tout ce que nos deux derniers siècles ont produit. En écoutant cette musique, on met certes de côté le protestantisme comme un malentendu ; de même que la musique de Wagner, à Monte-Carlo, m'a amené, je ne veux pas le nier, à mettre également de côté, comme un malentendu de la musique, les autres musiques pourtant très bonnes que j'avais entendues (Haydn, Berlioz, Brahms, Reyer, l'Ouverture de Sigurd). Singulier ! Enfant, je m'étais imaginé pour mission de porter le mystère sur la scène ; — — — »

Fragments posthumes, [5 = N VII 3. Eté 1886 — Automne 1887] 5[41]

Friedrich Nietzsche. Texte original allemand.

Briefe von Nietzsche
An Heinrich Köselitz in Venedig Nice (France) rue des Ponchettes 29 au premier
<21. Januar 1887>

"(...) Zuletzt — neulich hörte ich zum ersten Male die Einleitung zum Parsifal (nämlich in Monte-Carlo!) Wenn ich Sie wiedersehe, will ich Ihnen genau sagen, was ich da verstand. Abgesehn übrigens von allen unzugehörigen Fragen (wozu solche Musik dienen kann oder etwa dienen soll?) sondern rein ästhetisch gefragt: hat Wagner je Etwas besser gemacht? Die allerhöchste psychologische Bewußtheit und Bestimmtheit in Bezug auf das, was hier gesagt, ausgedrückt, mitgetheilt werden soll, die kürzeste und direkteste Form dafür, jede Nuance des Gefühls bis aufs Epigrammatische gebracht; eine Deutlichkeit der Musik als descriptiver Kunst, bei der man an einen Schild mit erhabener Arbeit denkt; und, zuletzt, ein sublimes und außerordentliches Gefühl, Erlebniß, Ereigniß der Seele im Grunde der Musik, das Wagnern die höchste Ehre macht, eine Synthesis von Zuständen, die vielen Menschen, auch „höheren Menschen", als unvereinbar gelten werden, von richtender Strenge, von „Höhe" im erschreckenden Sinne des Worts, von einem Mitwissen und Durchschauen, das eine Seele wie mit Messern durchschneidet — und von Mitleiden mit dem, was da geschaut und gerichtet wird. Dergleichen giebt es bei Dante, sonst nicht. Ob je ein Maler einen so schwermüthigen Blick der Liebe gemalt hat als W mit den letzten Accenten seines Vorspiels? —"

**

Nachgelassene Fragmente
[5 = N VII 3. Sommer 1886 — Herbst 1887]
5[41]
"Vorspiel des P, größte Wohlthat, die mir seit langem erwiesen ist. Die Macht und Strenge des Gefühls, unbeschreiblich, ich kenne nichts, was das Christenthum so in der Tiefe nähme und so scharf zum Mitgefühl brächte. Ganz erhoben und ergriffen — kein Maler hat einen so unbeschreiblich schwermüthigen und zärtlichen Blick gemalt wie Wagner

die Größe im Erfassen einer furchtbaren Gewißheit, aus der etwas von Mitleiden quillt:

das größte Meisterstück des Erhabenen, das ich kenne, die Macht und Strenge im Erfassen einer furchtbaren Gewißheit, ein unbeschreiblicher Ausdruck von Größe im Mitleiden darüber; kein Maler hat einen solchen dunklen, schwermüthigen zärtlichen Blick gemalt wie Wagner in dem letzten Theile des Vorspiels. Auch Dante nicht, auch Leonardo nicht.

Wie als ob seit vielen Jahren endlich einmal Jemand zu mir über die Probleme redete, die mich bekümmern, nicht natürlich mit den Antworten, die ich eben dafür bereit halte, sondern mit den christlichen — welche zuletzt die Antwort stärkerer Seelen gewesen ist als unsere letzten beiden Jahrhunderte hervorgebracht haben. Man legt allerdings beim Hören dieser Musik das Protestant wie ein Mißverständniß bei Seite: so wie die Musik Wagners in Montecarlo mich dazu brachte, wie ich nicht leugnen will, auch die sonst gehörte sehr gute Musik (Haydn Berlioz Brahms Reyers Sigurd-Ouvertüre) ebenfalls wie ein Mißverständniß der Musik bei Seite zu legen. Sonderbar! Als Knabe hatte ich mir die Mission zugedacht, das Mysterium auf die Bühne zu bringen; — — —"